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« Le peintre de l'engagement. »

Pierre Gill

Auteur Innu

« Mon peuple, ma vision, un peintre venu d'ailleurs ».

On m'avait parlé d'un peintre de la Côte-Nord qui peignait la vie quotidienne des Montagnais et des Naskapis. On me parlait d'un homme dynamique, impliqué dans son milieu qui était en contact intime avec le peuple. Avant de le connaître, j'avais vu quelques œuvres de l'artiste regroupées dans un livre : sa technique comme ses sujets, m'avaient séduit. Je me l'imaginais tout comme moi, un Montagnais de racine qui traduisait par son art, les us et coutumes du peuple innu.

Dans plusieurs communautés autochtones du Québec, le nom de famille indien des individus a été remplacé par un nom généralement issu du prénom du père. C'est pour cette raison que l'on retrouve des Paul, des Bernard, des Benjamin, des Germain, des Raphaël et autres dans les nomes de familles autochtones d'aujourd'hui. Il est donc normal pour moi qu'un artiste montagnais porte un prénom comme nom.

À cette époque déjà, on éditait des cartes et des livres contenant ses œuvres et je reconnaissais en lui un talent fort intéressant pour la diffusion de notre culture.

Une œuvre entre toutes m'avait marqué même si le sujet n'était pas innu. Cet homme que je ne connaissais pas avait réalisé une peinture sur la tragédie de Saint-Jean-Vianney, une localité de ma région qui avait été engloutie dans un gigantesque glissement de terrain en 1971. Les images à la télévision m'avaient fortement touché alors que je n'avais que 12 ou 13 ans. Je voyais les maisons et les autos basculer dans le vide dans l'immense mare de boue ou trente-deux personnes avaient perdu la vie. L'œuvre en question rejoignait ce que je connaissais de la tragédie et l'image retransmise par ce peintre était celle que j'avais en tête, sans pouvoir la traduire, sans avoir le talent pour le faire, ni les mots pour la décrire avec l'émotion qu'elle suggérait.

Beaucoup plus tard, c'est en tant qu'assistant du Musée amérindien de Mashteuiatsh (Pointe-Bleue au Lac Saint-Jean) la communauté amérindienne montagnaise à laquelle j'appartiens que j'ai rencontré André Michel pour la première fois. Il nous rendait visite au musée. Il était alors directeur du Musée des Sept-Îles, qu'il avait fondé sur la Côte-Nord du fleuve Saint-Laurent, dont les buts étaient de protéger et de mettre en valeur la culture montagnaise.

Quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre parler avec un accent prononcé du sud de la France. Ce n'était certes pas un Montagnais qui parlait de la sorte, à moins qu'il n'ait vécu en France de longues années pour, peut-être, y faire des études. Il a donc fallu me rendre à l'évidence et constater que le peintre André Michel n'était pas un artiste montagnais, mais bien un artiste français d'origine et québécois-montagnais d'adoption.

J'avoue avoir réagi froidement à ce constat.

Pour les membres de la communauté montagnaises de Mashteuiash, un Français, c'est d'abord et avant tout, un touriste. En fait, au début de notre rencontre, je ne voyais en André Michel qu'un illuminé qui avait craqué pour la culture des Montagnais et en avait fait son patrimoine artistique. L'idée de voir un montagnais peindre en maître et avec talent m'avait séduit. Je savais d'emblée qu'il existait chez les Montagnais et chez les nations autochtones en général, un talent naturel pour le dessin, mais les œuvre que j'avais vues d'André Michel étaient plus que convaincantes. J'imaginais déjà cet artiste que je venais d'adopter, dépasser nos frontières, faire ses preuves dans le monde entier en plus de faire connaître et apprécier notre culture à travers son œuvre.

Nous étions alors en 1980, à l'époque, nous travaillons à la relocalisation du Musée amérindien de Mashteuiash pour discuter dans une nouvelle construction afin de répondre aux normes muséologiques dans le but de sauvegarder notre patrimoine.

L'année suivante, André Michel revint à Mashteuiash pour discuter du projet d'une œuvre magistrale qu'il devait créer pour notre musée. Cette murale de grande dimension allait pouvoir être exposée en permanence sur le mur principal de la nouvelle salle d'exposition.

Tout au long de ces démarches, c'est Madame Carmen Gill Casavant qui dirigeait qui dirigeait le Musée amérindien de Pointe-Bleue. Cette femme extraordinaire qui a littéralement bâti notre musée de toute pièce, du rapatriement des collections jusqu''a son édification, avait beaucoup d'admiration pour le peintre André Michel, je crois que cette admiration était réciproque.

Une fois le projet de murale confirmé, le peintre est revenu à Mashteuiash pour prendre les dimensions exactes de l'emplacement qui était réservé à son œuvre. Il s'agissait d'un hommage que l'artiste rendrait au peuple montagnais. Minutieusement, il calculait et réfléchissait à tous les espaces à peindre et à ceux qui devaient rester vides mais pleins de signification. Une fois le travail de réflexion créative accompli, il était prêt à passer à l'action avec son idée maîtresse, celle de peindre la réalité des Montagnais à travers neuf tableaux symbolisant la disparité du territoire montagnais, divisé en neuf communautés distinctes éparpillées sur un espace aussi grand que deux fois la France. Cette œuvre magistrale fut livrée et installée durant l'été 1983, peu de temps avant l'ouverture officielle de l'institution.

André Michel a une particularité qui l'a suivi tout au long de sa carrière et qui le suit encore. Il a toujours su s'intégrer au milieu qu'il veut peindre et à ce niveau, il rejoint les plus grands artistes de ce monde. Pour moi, son œuvre québécoise a une âme, celle du peuple montagnais. Comme j'appartiens à ce peuple, j'appartiens également à cette peinture; je m'y reconnais et je reconnais en elle, mes frères.

Cet artiste n'est pas un voyageur comme semblent l'être parfois les photographes ou les ethnologues, anthropologues, archéologues et même les touristes qui nous visitent et cela sans vouloir discriminer qui que ce soit. C'est un établissant un parallèle entre André Michel et ces autres non-autochtones que j'ai compris toute la profondeur de sa démarche.

Au-delà de l'image, il y a la cruauté de déclic de l'appareil photo qui perce littéralement la vie de tous les jours, saisissant sur pellicule les qualités et les défauts des individus et d'un mode de vie, sans discernement. Pour sa part, la création picturale d'André Michel a permis une approche plus «civilisée», plus discrète, tout en douceur, dans laquelle il a su délaisser les détails superflus ou mensonger pour mettre l'accent sur une interprétation honnête de ce qu'il voyait.

André Michel n'est cependant pas un peintre qui cache ou tente de cacher quelque chose. Il voue une admiration sans borne pour mon peuple et cela se voit. Pour certains d'entre nous, il a amené à connaître davantage qui nous sommes, pourquoi nous sommes et comment nous sommes. Rien que pour cela, André Michel aurait raison de dire que son œuvre a contribué à faire connaître le peuple montagnais, tel qu'il vivait autrefois et tel qu'il vit aujourd'hui. Dans ce domaine, il est passé maître et il est aujourd'hui une référence importante pour mon peuple.

Personnellement, j'ai toujours été impressionné par les visages d'André Michel. Il a su peindre le sourire inquiet, la tristesse heureuse, la nonchalance intéressée. Comme clair-obscur, il a su lire l'intérieur. Ses visages ont quelque chose de magique, de spirituel. Je ne sais comment les décrire, sinon par le fait que nous y lisons l'âme des gens.

Et toute cette simplicité! Les vêtements salis ou déchirés, les bouteilles de bière et de coca-cola, les cartes de bingo et l'éternelle cigarette. C'est le peuple que je connais. C'est mon peuple que je reconnais dans chacun des détails. C'est son âme qui transpire. Et que dire des outils, des scènes de dépeçage et de tentement? Ne s'agit-il pas là de notre quotidien?

L'œuvre d'André Michel est un véritable cri de l'intérieur. Non pas nécessairement de l'intérieur de l'artiste lui-même, mais bien de l'intérieur d'un peuple, l'intérieur d'un territoire, d'un continent, à travers un artiste qui, quelque part, a ressenti les même choses et a vécu au rythme des autres.

Comme au temps des explorateurs, ce «Français» a transporté avec lui un miroir, non pas pour l'échanger contre des fourrures, mais bien pour que nous puissions nous y voir. Et c'est ce miroir de l'âme qu'il brandit fièrement, faisant ainsi connaître les Montagnais sous un jour différent, original et empreint d'émotion et de vérité.

C'est grâce à l'objectivité de sa personne et de sa démarche que le peintre André Michel en est venu à si bien décrire qui nous sommes. Plus encore, par ce talent inné qui permettra aux générations actuelles et à venir, de vibrer au rythme de peuple montagnais, mon peuple, notre peuple.

Pierre Gill, auteur Innu

Extrait du livre Les Indiens montagnais du Québec : entre deux mondes, Édition Sépia, Musée de l'Homme, Paris 1995.